Minjung KIM
Née en 1962 à Gwangju, Corée.
Habite et travaille actuellement en Italie, en France et aux Etats-Unis
KIM

Présentation

Oeuvres

Textes

Catalogue Minjung Kim
Galerie Hyundai, Seoul


Papier, encre et feu

Peut-être y a-t-il un art qui s'agite avec le monde, et un autre qui, imperturbable, trace son chemin à l'écart des aléas et des vicissitudes de chaque époque. Le premier tendrait aux sociétés un miroir de leurs espoirs et de leurs inquiétudes, de leurs visions et de leurs achèvements. Il serait aussi leur sismographe, et témoignerait de la prodigieuse capacité des humains d'aller de l'avant, ainsi que de leur soif inextinguible et jusqu'au-boutiste de se dépasser, de franchir les limites, de tout soumettre à leur volonté. Cet art serait intimement lié à l'histoire et à l'histoire de l'art, mais aussi dépendant de ce qui, à un moment donné, est évalué, apprécié, célébré, le plus souvent par des vainqueurs temporaires dont la destinée ultime est de se faire remplacer et oublier.

Le deuxième n'aurait que faire d'une présence bruyante et frénétique parmi les hommes. Il ne chercherait pas à s'imposer, mais à sonder les profondeurs de l'âme pour en faire surgir, sans crier gare, les beautés insoupçonnées. Il aurait quelque chose d'intemporel. Il serait insensible aux modes et aux impératifs dictés de l'extérieur pour n'évoluer que selon ses principes propres. De plus, il ne s'exposerait que pudiquement et ne s'offrirait aux regards que lorsque ceux-ci sont attentifs et perceptifs, un peu comme les rouleaux d'écriture calligraphiée qui attendent patiemment que des doigts experts les sortent de leurs précieux coffrets et en défassent les sceaux. Il pourrait aussi faire penser à ces graines capables d'attendre dans l'ombre pendant des lustres que les conditions favorables à leur germination soient réunies, signe de leur force intérieure et de leur profond et inéluctable désir d'être au monde.

Si ces catégories existent, le travail de Minjung Kim ferait partie de la seconde.

Elle a étudié la calligraphie et la peinture dans sa Corée natale, dans le sillage des maîtres qui, vers le milieu des années 1970, ont ouvert de nouvelles voies à la scène nationale et qui sont aujourd'hui connus sous l'appellation Dansaekwha (peinture monochrome). Auparavant, dès l'âge de 9 ans et jusqu'à sa maturité, elle avait été introduite à l'art par le vénérable aquarelliste Kang Yeon Gyun, qu'elle considère toujours comme son guide spirituel. En 1991, elle part pour l'Italie à la rencontre de l'art occidental et s'inscrit à l'Académie Brera de Milan. Depuis, elle développe un travail qui reste fidèle aux conceptions artistiques orientales – en tout cas, à l'idée qu'un Occidental comme moi s'en fait – en les fusionnant avec une approche expérimentale influencée par les maîtres européens qu'elle admire.

Dans l'exposition de Minjung Kim que je découvre, au Musée des arts asiatiques à Nice, de grands formats côtoient des œuvres aux dimensions plus réduites. Les uns comme les autres se composent ici de formes organiques, là de structures géométriques, ailleurs de grands gestes calligraphiques, voire d'innombrables signes indéterminés parsemés sur toute la surface. Parfois, il y a de la couleur. Elle est alors franche, joyeuse de sa présence. Je suis frappé par la délicatesse qui se manifeste partout, et qui, paradoxalement, est ferme et intense.

Je m'approche. Ce que je prenais pour de la peinture ou du dessin s'avère être du collage.
Il n'y a, en effet, dans les œuvres de Minjung Kim, que du papier, de l'encre et du feu, ou du moins, l'action et les traces de cet élément sur la matière première. Le papier (Hanji), de facture artisanale, vient de Corée, l'encre aussi. J'apprends que cet attachement aux matériaux traditionnels de l'art de son pays vient autant de la formation artistique de Minjung Kim que de ses origines familiales : son père ayant dirigé une petite imprimerie où le papier était omniprésent, son enfance a été imprégnée de l'histoire millénaire de cette matière profondément ancrée dans la culture asiatique. Mais il me faut du temps pour comprendre que tout le travail de cette artiste repose sur ces trois composants seulement, tellement l'univers visuel qui surgit de cette réduction des moyens matériels et techniques, apparemment contraignante, m'étonne par sa richesse formelle.

Je prends conscience du temps. Du temps qu'il m'a fallu pour voir, et du temps qu'il a fallu pour faire apparaître ce que je vois. Et si l'art se situait quelque part entre ces deux temporalités ?

La minutie du travail m'enchante. Je m'amuse à penser qu'elle prend l'accélération contemporaine à contrepied. Minjung Kim procède par petits gestes indéfiniment répétés qui, peu à peu, font apparaître un tout, cohérent et doux aussi. Mais leur nature varie d'une série à l'autre.

Dans la série Phasing par exemple, une première feuille de papier accueille le geste calligraphique, maîtrisé et pourtant unique, non reproductible, d'autant moins qu'il prend souvent l'allure d'une giclure spontanée. Sur une deuxième feuille, Minjung Kim cartographie la première, puis découpe au bâton d'encens ce qui correspond aux tâches d'encre : cette surface devient, en quelque sorte, le négatif de la première, ou plus exactement, ce qui met au jour son contraire, la complémentant par la même occasion - conception dans laquelle nous autres Occidentaux décelons généralement une approche holistique typiquement orientale liée au yin yang. Ainsi, là où le geste original a consisté à appliquer de l'encre, le geste second crée un vide, et à l'exécution rapide mais décidée de l'un répond la patiente et consciencieuse opération de reconstitution de l'autre.

La superposition des deux feuilles révèle ensuite tant le travail de la main que celui de la nature même du papier - qui se déforme et se dilate selon ses propriétés propres, échappant au contrôle de l'artiste - et clôt un cycle dans lequel les matériaux et les techniques sont intimement liés : le papier est tiré de l'arbre qui fournit le bois brûlé pour la fabrication de l'encre noire qui transparait sous le papier percé au feu par l'artiste.

Dans cette même série, au lieu d'une écriture gestuelle, le papier accueille parfois une constellation de formes parfaitement rondes, découpées dans du Hanji noir. Le procédé ne change pas : Minjung Kim reproduit sur une deuxième feuille la disposition des disques, puis pique d'une pointe incandescente les surfaces encerclées, sauf celles qui correspondent à leurs intersections, obtenant ainsi une fine dentelle de motifs circulaires emboités. L'assemblage décalé des deux feuilles engendre alors un rythme enjoué, musical dirais-je, d'autant plus que l'artiste s'est plu à prendre des libertés dans le décalque de la première composition.

Lentement, je me rends compte que c'est la superposition délicate des couches de papier qui confère aux œuvres de Minjung Kim une matérialité si particulière. L'épaisseur, plus ressentie que palpable, s'enrichit encore des transparences provenant du matériau traditionnel de base parce qu'elles créent des nuances colorées subtiles, même lorsqu'elles se limitent aux noirs, aux blancs et aux gris, ce d'autant plus que les bords calcinés des trous ajoutent des tons brunâtres venant vivifier et réchauffer l'ensemble.

Je ne me lasse pas des innombrables variations poétiques qui s'en suivent : elles irriguent des champs souvent délaissés de ma sensibilité, faisant éclore des sensations et des pensées trop rares, peut-être parce que le monde actuel, dans sa multiplicité factice, ne cultive que le prêt-à-voir et à penser.

Les séries de Minjung Kim laissent toutes s'épanouir les inépuisables possibilités de combinaison et d'enchainements issues de la manipulation du papier, de l'apposition de l'encre et de l'usage du feu, un peu comme si l'artiste se plaisait à toujours se réinsérer elle-même dans le cycle des matériaux et des éléments et à les accompagner dans leur devenir. Du choix du papier au collage patient, en passant par le découpage scrupuleux, les brûlures contrôlées et la composition systématique mais ouverte, tout dans le travail de Minjung Kim reflète la concentration et la contemplation, entendues comme forces actives de l'esprit et du corps au service d'une recherche esthétique et spirituelle. J'y vois, bien sûr, une attitude fondamentalement respectueuse de la nature des choses, une approche visant à vibrer en phase avec l'univers, une philosophie de vie tirée de l'enseignement tao et des maîtres zen – dont on entend chez nous une sorte d'écho dans la pensée présocratique et jusqu'à l'idée platonicienne du dialogue avec sa propre âme comme source de toute connaissance.

Ainsi, dans Insight (2017), la feuille se recouvre de formes circulaires régulières, systématiquement posées l'une à côté de l'autre ou qui se chevauchent partiellement, selon un rythme presque hypnotique qui évoque autant l'op art que la musique sérielle. Ou alors, comme dans Order-Impulse (2017), Minjung Kim commence par placer un disque blanc aux bordures légèrement calcinées sur un fond noir uniforme : ensuite, chaque disque supplémentaire vient empiéter sur le précédent en progressant sur une ligne ouverte, ou spiralée, ou chaotique. Il en résulte une sorte d'organisme multicellulaire abstrait, qui pulse par le jeu des sédimentations et des transparences multiples, et qui, je ne sais comment, me fait penser simultanément à Paul Klee et au minimalisme américain, grand écart esthétique que j'aurai jugé inconcevable l'instant auparavant.

Et puis, il y a ces œuvres éblouissantes de couleur. Ici aussi, chaque bout de papier coloré dans la masse est découpé, travaillé au feu, puis juxtaposé ou superposé à un autre, saturant la surface d'une luxuriance florale (Pieno di vuoto, 2008) ou en la soumettant à la rigueur d'un ordre géométrique (Story, 2011). L'intense jouissance visuelle que me procure instantanément cette vision renforce encore davantage le respect profond que je ressens en pensant au long silence intérieur nécessaire pour la rendre possible.
Et si les œuvres devant mes yeux n'étaient que les cendres du processus créatif de Minjung Kim, processus qu'une contemplation méditative permet de revivre ? Le papier, l'encre, les tendres brûlures sur les bords n'attendraient alors, tel le Phoenix, que le regard aimant d'un spectateur pour rechanter leur hymne à la vie.

Jouir et laisser jouir de l'incommensurable faculté d'appréhension de la conscience tout en se limitant à l'extrême dans l'intervention sur le devenir des choses, et en ne le faisant que pour y ajouter des graines de beauté et de joie, telle pourrait aujourd'hui être la grande ambition de l'art que m'inspire l'œuvre de Minjung Kim.

Enrico Lunghi
juillet 2017

Biographie

EXPOSITIONS PERSONNELLES



 

2018 The Memory of Process, White Cube, London, UK Gwangju Museum of Art, Gwangju, Korea

2017



Phasing, Patrick Heide Contemporary Art, London, UK
Cendre et lumière, Musee des Arts asiatiques, Conseil Départemental 06, Nice, France Oneness, Hermès Foundation, Singapore
Paper, Ink and Fire: After the Process, Gallery HYUNDAI, Seoul, Korea
2016 Phasing, Galerie Volker Diehl, Berlin, Germany
Minjung Kim, Leslie Sacks Gallery, Santa Monica, Los Angeles, USA

2015

Traces, OCI Museum of Art, Seoul, Korea
The Light, The Shade, The Depth, Luxembourg & Dayan, Palazzo Caboto,Venezia, Italy (curated by Jean-Christophe Ammann)

2014


Oko, New York, USA (curated by Alison Gingeras)
Galerie Commeter, Hamburg, Germany
Studio d’Arte Raffaelli, Trento, Italy (catalogue with a text of Gerardo Mosquera) Luxembourg & Dayan, Artgèneve Salon d’Art, Genève, Switzerland
2013

Patrick Heide Contemporary, London, UK
2012

Macro (Museo arte contemporanea di Roma),Testaccio, Rome, Italy Leslie Sacks Gallery, Brentwood, Los Angeles, USA
Galleria Sahrai, Milano, Italy
2010

Galleria Sant’Angelo, Biella, Italy
   
   
   
   
   
Galerie Catherine Issert - 2 route des Serres - 06570 Saint-Paul - France - T. +33(0)4 93 32 96 92 - F. +33(0)4 93 32 78 13 - info@galerie-issert.com