Benjamin SABATIER: Mode d'emploi

Le titre de la première exposition personnelle de Benjamin Sabatier à la galerie Catherine Issert révèle tout un programme en soi. Il renvoie à la technique de fabrication, au cahier des charges, au système de montage, voire même à une manière d’employer son temps. De manière très pragmatique, un mode d’emploi est un document qui explique la forme particulière de construction d’un objet ou de fonctionnement d’un service. De manière programmatique, la notice annonce le protocole auquel il va falloir se soumettre. Aussi, dès le départ nous savons à quoi nous en tenir : l’artiste nous invite à une réflexion sur la forme autant que sur le processus qui l’a fait naître. Ilsoulève des interrogations qui ont trait autant à l’art et son champ opératoire qu’à la liberté de l’artiste vis-à-vis du travail technique (ou socialement utile).

La pratique de Benjamin Sabatier relève de la praxis. Il aime partir de la découverte tactile des propriétés des matériaux et apprendre d’eux. Son postulat s’appuie sur le contact direct avec la matière pour développer la faculté de percevoir. Par son travail, l’artiste nous incite à nous interroger sur les notions du faire et du savoir-faire.L’expérimentation, l’assemblage et l’auto-construction, toujours au cœur de ses réflexions, le porte du côté desutopies émancipatrices et de l’engagement – par exemple le mouvement Do It Yourself ; dans le même temps, les formes qu’il déploie rejouent les grands questionnements de la sculpture moderne, allant du constructivisme à l’arte povera.

Entre tension physique et équilibre précaire, réels ou fictifs, les œuvres de Benjamin Sabatier n’en demeurent pasmoins sensuelles. Les matériaux qu’il réunit, le bois et le béton, se trouvent ici dans l’obligation de lutter ou des’associer. Le premier se situe du côté du chaud, du structuré, du naturel, du vivant alors que le second se positionne dans le froid, le liquide, l’aléatoire et le minéral. Dans ces dualités, chacun possède sa rudesse et sa douceur.

Le vocabulaire formel de Sabatier, par métaphore, tient également du champ lexical du chantier. Celui-ci convoque une certaine image du monde et traduit une dynamique plastique, une esthétique en mouvance. Communément le chantier indique non pas un ouvrage achevé mais un travail en cours d’élaboration. En art, la locution «Work in progress» (chantier en cours) est employée pour qualifier un projet présenté pendant le temps de son exécution.C’est une notion qui rend visible le processus. Comme le rappelle l’aphorisme de Paul Klee placée en tête du livre La Vie mode d’emploi de George Perec : « L’œil suit les chemins qui lui ont été ménagés dans l’œuvre ». Le parcours emprunté par l’artiste est rendu visible dans le résultat plastique : il révèle l’effort, l’élaboration et la mise en forme. Il parle de la mécanique du faire (et du défaire), du construire (et du déconstruire). Semblable enfin à l’ambition dupersonnage de Bartlebooth dans le livre de Pérec, dont le projet se détruirait lui-même au fur et à mesure qu’il s’accomplirait, il s’agirait pour l’artiste, face à l’inextricable incohérence du monde, d’accomplir jusqu’au bout un programme, restreint sans doute, mais entier, intact, irréductible. Un manifeste en soi.

Isabelle de Maison Rouge, 2016

 

 

The title of Benjamin Sabatier's first one-man show at the Galerie Catherine Issert reveals an entire project in itself. A "mode d'emploi", or "instruction leaflet", refers to production techniques, specifica- tions, the assembly procedure, even the way in which one employs one's time. In pragmatic terms, a "mode d’emploi" is a document which explains the specific way in which an object is built or how a service works. In programmatic terms, such a document provides the protocol which has to be followed.Thus, right from the start, we know where we stand: the artist is inviting us to reflect on form, but also on the process which has brought (the work) into being. He raises questions addressing both art and its sphere of operation, but also the freedom of the artist with regard to the technical (or socially useful) work.

Benjamin Sabatier's approach is based on praxis. He likes to begin with a tactile discovery of the properties of the materials used, and learn from them. His postulate is based on direct contact with matter to develop the faculty of perception.Through his work, the artist incites us to question the notions of fabrication and know-how. Always lying at the core of his reflection, experimentation, assem- bly and auto-construction lead him towards emancipatory utopias and commitment – the Do ItYour- self movement, for example; at the same time, the shapes he deploys revisit the great questions posed by modern sculpture, ranging from Constructivism to Arte Povera.

Between physical tension and precarious balance, either real or fictitious, Benjamin Sabatier's works are nevertheless sensual.The materials he combines, wood and concrete, are here obliged to struggle or associate with each other.The first belongs to the realm of warmth, structure, nature, the living, while the second belongs to a cold, liquid, random and mineral world.Within these dualities, each one has its own roughness and softness.

By means of a metaphor,Sabatier's formal vocabulary also belongs to the lexical field of the building site. It conjures up a certain image of the world and conveys a formal dynamic, a form of esthetics in motion. Generally speaking, a building site does not suggest an undertaking which has been completed, but work in progress. In art, the phrase "Work in Progress" is used to describe a project presented at some point during its execution. It is a notion which makes the process visible. As recalled by Paul Klee's apho- rism reproduced on the front of George Perec's book, La Vie mode d’emploi: "The eye follows paths laid out for it within the work".The path taken by the artist is made visible in the formal result: it reveals effort, development and presentation. It shows the mechanics behind its production (and de-struction), construction (and deconstruction). Ultimately resembling the ambition of the character of Bartlebooth in Pérec's book, whose project would gradually be destroyed as it came to fruition, the aim for the artist, confronted by the inextricable incoherence of the world, is to carry a programme through to its very end, undoubtedly limited, but whole, intact, and irrevocable. A manifesto in itself.

Isabelle de Maison Rouge, 2016