Oeuvres
Présentation

« Jean Charles Blais : s’en remettre à la peinture »

Galerie Catherine Issert, Saint-Paul-de-Vence

Du 20 juin au 5 septembre 2026

 

Six ans après sa dernière exposition personnelle chez Catherine Issert, Jean Charles Blais revient pour y présenter sa production la plus récente, écrivant ainsi un nouveau chapitre de la longue histoire qui, depuis ses débuts, l’unit à la galerie. Donnant toujours une place cardinale à la figure, sans pourtant rien céder à la figuration, l’artiste déploie sa mystérieuse grammaire visuelle, entre modestie des moyens et foisonnement à l’infini des formes. Au fil de ces tensions réitérées et de ces paradoxes, c’est la noblesse du médium peinture qui se trouve célébrée. Sur de vastes affiches arrachées ou sur la feuille de papier, c’est la même matière riche et dense — celle de l’huile ou de la gouache — qui envahit la surface et la peuple de silhouettes ambiguës, pour finalement rendre hommage à la picturalité même.

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Une exposition de Jean Charles Blais chez Catherine Issert raconte d’abord l’histoire d’un long et fertile dialogue, l’artiste accompagnant la vie de la galerie depuis 1981. Quarante-cinq ans plus tard, l’événement se place toujours sous le signe d’une confiance partagée : confiance en la peinture et en sa noblesse. Tout au long de sa carrière, Jean Charles Blais aura certes exploré de nombreux territoires, tissant des collaborations dans les mondes de la haute couture, de l’architecture, de la scénographie, flirtant avec l’illustration et le graphisme, s’aventurant du côté de l’installation, de l’art urbain ou de la commande publique, produisant, dans les années 2000, d’étonnantes séries d’œuvres numériques. Néanmoins, il n’aura de cesse d’affirmer son attachement fondateur à la peinture. Et, comme chez beaucoup d’artistes tôt repérés et fidèlement soutenus par la galeriste, cet éloge du médium évolue sur des lignes de crête. L’œuvre de Jean Charles Blais est en effet tout entière dédiée à la figure humaine, or, et sans pour autant être un abstrait, il n’a rien d’un figuratif. Ses pièces s’appréhendent de manière sérielle, requérant une dynamique du regard, évoquant presque un storyboard ou une bande dessinée, mais il en a bel et bien évacué l’idée de narration. Son travail se développe en paradoxes, en tensions. Ce qui reste, en suspens, c’est sans doute la picturalité même.

Depuis plus de quatre décennies, Jean Charles Blais peint sur des affiches arrachées, prélevées dans l’espace urbain. Cette simplicité de moyens lui permet de s’adonner passionnément à la peinture, tout en contestant le poids de la tradition picturale. La modestie du matériau fait en outre écho à la modestie de la démarche : ici, point de démiurge projetant sa conscience souveraine, point de création ex nihilo. L’artiste part d’un « déjà là », d’un « étant donné », trivial et vétuste, celui du dos bleuté de l’affiche, ou de sa face parcourue de caractères typographiques, de visages, d’objets, de signes désormais indéchiffrables. À partir de ces ruines publicitaires, Jean Charles Blais laisse advenir la forme, attendant que des apparitions s’imposent, au gré des accidents de surface. D’où l’importance de la réitération : le travail se structure par la répétition de figures énigmatiques, qui naissent de la rencontre fortuite de l’huile et du fusain avec les strates du papier.

Le peintre, par son geste, ne fait qu’encourager la forme. Il l’oriente dans un sens, dans un autre, accompagne sa logique interne de croissance. Il n’est d’ailleurs pas anodin que Jean Charles Blais, entre deux séances de travail dans son atelier de Vence, se consacre à son jardin. Autre paradoxe de celui qui a fait du matériau urbain et de l’esthétique de la ville le point de départ de son œuvre : il produit au cœur d’une végétation luxuriante, et décrit volontiers ses séries comme les fruits d’une saison, dans un humble registre agricole. Jardinier, paysan, il ne commence rien, il poursuit simplement, écoutant se faire la peinture comme on écoute pousser la nature. Finalement, dans un étrange continuum, ses silhouettes d’un noir brillant émergent de fonds ambigus, déchirés, grattés, creusés au cutter. L’œuvre de Jean Charles Blais revendique une indécision certaine, qui affleure également sur ses papiers, travaillés à la gouache. Flottement, éloge de l’incertitude : ses œuvres ne racontent pas d’histoires, mais convoquent des mémoires sédimentées.

Ses personnages en partance, nous tournant le dos, finissent littéralement par s’incorporer au support ; fond et forme se brouillent. Le corps est sans conteste la grande question picturale qui taraude Jean Charles Blais. Il s’agit d’un corps absent, errant, une silhouette indistincte mais terriblement frappante, une aura. Il n’en resterait somme toute que la peau, voire à peine le vêtement — peu étonnant pour celui qui a produit par le passé des séries intitulées « Sur mesure ». Le corps s’efface, et voici qu’il ne demeure qu’un patron de couture. Ou bien est-ce le tableau qui devient lui-même corps : sa surface évoque une peau, tantôt lisse, tantôt rugueuse, que l’on a envie de caresser, dans un mouvement de curiosité. L’œuvre, par son épaisseur physique, parle autant à notre vue qu’à notre toucher. Du tissu même des choses, Jean Charles Blais prélève des fragments chargés de sens divers. Il accueille des hypothèses, les poursuit, les abandonne, patient, ouvert aux rebondissements, attentif aux hasards. Les images préexistent. À un moment donné, elles se cristalliseront, avant de reprendre leur chemin. La peinture se fait comme à son insu. Inlassablement, il s’y remet. Il s’en remet à elle. Plus tard, dans l’intimité de la galerie, dans une ambiguïté et une polysémie assumées, les œuvres poursuivront leur dialogue mystérieux, et le regardeur, devenu auditeur, tendra l’oreille pour écouter leur murmure.