Née en 1985 à Paris

Vit et travaille à Paris

Marine Wallon fauche. Le geste est franc. Il taille le paysage. Ses peintures semblent relever de ces calcaires italiens, dites pierres à images qui une fois tranchées, laissent deviner des vues pastorales. La paésine, tel est le nom de cette fantaisie minérale, se forme selon une lente sédimentation fractionnée par les mouvements de tectonique. Enfouie dans des gisements antédiluviens, c'est bien l'action de l’œil humain qui vient débiter puis polir cette roche afin d'en révéler le panorama. La peintre coupe pareillement dans sa matière iconographique. Elle fouille la texture de films amateurs ou promotionnels, décrypte pour mieux décrire ces documents que l'on regarde peu, pas, plus. Ses captures d'écrans se font au sens propre. L'artiste chasse la bonne composition durant des séances de trois à cinq heures de visionnage électronique, derrière son moniteur, comme on pêcherait avec patience et tact. Puis ça mord. Il existe ce fabuleux mot, pittoresque. Digne d'être peint. Et d'un enregistrement à l'autre, la trappeuse vagabonde avec cet objectif. Elle confie sa gourmandise pour les filtres que les autres placent entre la Nature et elle. Ces retranscriptions sont un soulagement. Une herborisation sur le motif l’horrifierait par la prolifération des détails, alors qu'elle cherche justement à condenser les sensations. La brosse est son outil de prédilection, pour appliquer la couleur tout en l'étirant en flux continu. Le balayage cathodique est respecté. Son envie d'infini se lit dans la flagrance des hors-champ qui visent à ne jamais rien enfermer. Les figures de ses décors sont d'ailleurs toujours dans des espaces extérieurs, en marche vers je-ne-sais-quoi. Une mise en abyme s'opère avec ces regardeurs dédoublant l'expérience des parages de Marine Wallon.
« J'ai un rapport assez claustrophobique aux choses. »

Joël Riff, 2019

 

EN / Marine Wallon cuts. The gesture is frank, it clips the landscape. Her paintings are like Italian limestone, known as stones with images, that once sliced, reveal pastoral landscapes. Ruin marble, the name given to this mineral fantasy, is formed by a slow sedimentation fractionated by tectonic movements. Buried in antediluvian deposits, it is the action of the human eye that comes to cut then polish the rock in order to reveal the panorama. The painter cuts into her iconographic material in the same manner. She scours the textures of amateur and promotional films, decoding these documents that we watch very little, not at all, or perhaps, no longer. Her screenshots are done literally. The artist hunts for a good composition during three to five hour sessions of watching things behind her monitor, as one would fish with patience and tact, before something bites. There is this fabulous word, picturesque. Worthy of being painted. From one video to another, the hunter wanders with this goal. She confides her greed for filters that others place between nature and herself. These transcripts are reliefs. To botanize the motif would horrify her by the proliferation of details, as she seeks precisely to condense sensations. The brush is her tool of choice, to apply color while stretching it in a continuous flow. Cathodic scanning is respected. Her desire for infinity can be read in the flagrance of the off-screen that aims to never confine anything. The figures in her decors are always placed in exterior spaces, moving towards who knows what. A mise en abyme occurs with the viewers duplicating the experience of Marine Wallon’s surroundings. 

“I have quite a claustrophobic relationship to things.” 

Joël Riff, 2019

Translated from the French by Katia Porro

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Habiter les images

L’œil innocent n’existe pas. Il s’agit d’un mythe, aujourd’hui révoqué par une approche constructiviste du regard, toujours déjà informé par des prototypes visuels et des schémas mentaux culturellement transmis. De même, l’idée d’une expérience « pure », « immédiate », a désormais cédé la place à celle d’une expérience toujours mêlée de représentations. C’est à partir de ce topos que Marine Wallon élabore son travail. Le paysage est son principal motif, en particulier ceux des grands espaces américains, soumis à un régime de visibilité accru depuis l’origine de la photographie et du cinéma. Aussi, loin de les peindre sur le vif, l’artiste les restitue d’après des images extraites de films anonymes, produits par des particuliers, des agences de voyage ou encore des offices de tourisme. Autant de montagnes, de forêts et de déserts dont elle dissout les contours par de larges coups de pinceaux et dont elle schématise les reliefs dans des formes simples et vigoureuses. Tout se passe ici comme si la peinture défaisait les images dont elle s’inspire, en troublait la lisibilité par des effets de texture et de matière pour donner à sentir les forces telluriques de leurs référents. Néanmoins, appartenant à une génération pour laquelle les images ne constituent plus un redoublement du réel, mais le milieu dans lequel baigne tout individu, l’enjeu n’est pas pour l’artiste de vider ses toiles des clichés qui leur préexistent, afin de renouer avec ce qui serait une expérience « authentique » de la nature, mais au contraire d’éprouver celle-ci avec et à travers les représentations qui peuplent notre imaginaire.

Intranquillité

Images d’images de paysages, les peintures de Marine Wallon n’en perturbent pas moins nos repères habituels. En effet, quoique circonscrits à la surface des toiles, en recouvrant leur quasi-intégralité, les éléments naturels qui les composent forment des sortes de plans aux coordonnées spatiales ambiguës, donnant une impression d’ampleur et suggérant un espace infini. Une sensation d’égarement et d’immersion les accompagne, peut-être également partagée par les personnages que l’artiste représente souvent sur le premier plan de ses toiles. Seuls ou en groupes, vus de dos ou en profil perdu, leurs traits sont seulement esquissés, de telle sorte que notre regard glisse sur eux pour circuler et se perdre dans l’immensité des paysages auxquels ils font face. À rebours de toute emprise sur la nature, ces individus paraissent au contraire débordés par celle-ci, indifférente à leur présence et comme mue par la pression incessante de ses forces. Ainsi, bien que les paysages de l’artiste semblent de prime abord idylliques et emprunts de sérénité, une certaine tension et inquiétude les habitent en réalité, en partie liées au mouvement incessant d’un monde qui échappe. Aussi n’est-ce pas un hasard si de nombreuses toiles ont pour titres des noms d’anciens territoires amérindiens, comme si la volonté occidentale de maîtrise de la nature ne parvenait pas intégralement à en dompter les puissances anciennement craintes et célébrées. D’une certaine manière, plutôt que de paysage, construction humaine par excellence, il s’agit peut-être ici davantage de géologie, participant d’une logique de décentrement du regard. Un regard intranquille, convoquant non pas la maîtrise du visible mais au contraire son surgissement insaisissable.

Sarah Ilher-Meyer, 2018

EN / Inhabit the image

The innocent eye does not exist. It is a myth, revoked today by a constructivist approach to seeing, always informed by visual prototypes and culturally transmitted mental schemas. At the same time, the idea of a “pure,” “immediate” experience has now been replaced by an experience always mixed with representations. It is from this topos that Marine Wallon elaborates her work. Landscapes are her main subject, particularly those of open American spaces, subject to a regime of increased visibility since early photography and cinema. Far from painting on the spot, the artist renders her landscapes from images extracted from unknown films made by individuals, travel agencies or even tourist offices. Mountains, forests and deserts whose contours she dissolves with large brush strokes and whose reliefs are schematized in simple and vigorous forms. Everything happening here is as if painting undid the images that inspire her, disturbing their legibility through textural and material effects to give the feeling of telluric forces and their referents. However, belonging to a generation for which the image no longer constitutes a repetition of reality but rather the environment in which each individual bathes, the challenge for the artist is not to empty her paintings of pre-existing clichés in order to reconnect with what would be an “authentic” experience of nature, but rather to experience it with and through the representations that populate our imagination. 

 

Intranquility

Images of images of landscapes, Marine Wallon’s paintings disturb our usual landmarks. Indeed, all that is confined on the canvas surface, covering it almost entirely, and the natural elements that compose them form planes with ambiguous spatial coordinates, giving the impression of depth and suggesting infinite space. A sensation of bewilderment and immersion accompany her landscapes, perhaps also shared by the figures that the artist often presents in the foreground of her canvases. Alone or in groups, seen from behind or in a perturbed profile, their features are only sketched, in such a way that our gaze glides over them to circulate and get lost in the vastness of the landscapes that they face. Against any hold on nature, these individuals seem on the contrary overwhelmed by a nature indifferent to their presence and moved by the incessant pressure of its forces. Thus, although the artist’s landscapes seem at first sight idyllic and borrowed from serenity, a certain tension and anxiety actually inhabit them, partly related to the perpetual motion of a world that escapes us. It is therefore not a coincidence that many paintings are named after ancient Indian territories, as if the Western desire to control nature could not fully tame the powers formerly feared and celebrated. In a certain way, rather than landscape– human construction par excellence – it is perhaps more so geology participating in a logic of shifting the gaze. An intranquil look, summoning not the mastering of the visible but rather its intangible occurrence. 

Sarah Ilher-Meyer, 2018

Translated from the French by Katia Porro