FIGURES: Exposition collective

Jean-Michel ALBÉROLA, Jean Charles BLAIS, Denis CASTELLAS, Jennifer DOUZENEL, Alexandre DUFAYE, Gautier FERRERO, Shengqi KONG, Marine WALLON, Ouattara WATTS

 

C’est une histoire bien connue, racontée par Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle il y a de cela quelques milliers d’années : celle de la fille du potier Dibutadès qui, alors que son amant s’apprête à partir loin d’elle, tente d’en imprimer l’image pour toujours en reportant, à la pierre noire, les contours de son ombre sur les murs de l’atelier de son père. La peur d’oublier les traits épouse la volonté de les saisir, de (re)garder, plus près : pour mieux cerner, pour mieux (re)tenir.

Il y a dans cette histoire quelque chose que les citations n’arrivent pas à épuiser : une insaisissabilité de la figure associée à l’insatiable envie de la figer, ne serait-ce qu’un moment, ou au moins d’essayer. Elle se donne pourtant frontalement : la figure est la forme extérieure des êtres, la surface qui sépare le monde intérieur de celui extérieur. « Faire bonne figure » c’est renforcer la carapace, la rendre aussi dure que l’écorce du chêne, de l’érable, du poirier, du pommier ou du tilleul dans lesquelles Kong va pourtant la récupérer.

La figure est une peau et une enveloppe, à partir desquelles prendre conscience des contours du monde, et en rendre compte. L’anglicisme la rend d’ailleurs chiffre au sens propre. Elle l’est sous le pinceau de Ouattara Watts, dont l’assemblage de numéros, même aidé d’une flèche – symbole qui d’habitude guide la lecture, ne permet pas non plus tout à fait de savoir dans quel sens la prendre… Liquide, insaisissable, elle a beau se refuser à tout empoignement, la figure fascine. Les mystères et les incertitudes millénaires auxquels elle est associée ne parviennent toujours pas à décourager les artistes qui la prennent pour sujet.

Elle est « non-finita » sous le pinceau de Denis Castellas, qui, à grands renforts de réserve sur la toile et d’étirement de ce que l’on devine être un corps, en attrape quelques bouts, tout en assumant l’impossibilité d’une saisie complète. Sur papier ou dans l’argile, elle est hybride entre les mains de Gautier Ferrero. Céramique et technique mixte la décomposent et la réassemblent, l’érigent ou la font tomber. C’est sa fuite que l’on parvient à capturer, par fragments, par grains de beauté laissés sur son passage.

Elle est liquide mais détourée, ceinte d’un mince mais ferme liseré rouge dans le Plumeau de Jean-Michel Alberola. Elle est silhouette, encore, d’autant plus fuyante qu’elle est en fait multipliée par trois, et que ces dernières coulent, en transparence, sur une publicité déchirée par Jean Charles Blais, transpercée par des encarts rouge vif venus la brader à « - x % » – qui saura saisir, et solder, cette identité qui ne cesse d’échapper ? Et d’un coup, elle apparaît – ou presque ! Sur les marches de Montevideo, elle attend qu’on vienne la découvrir. Ombre discrète dans laquelle on pourrait reconnaître celle de Jennifer Douzenel, que viennent lécher les vaguelettes d’une eau dans laquelle on la croirait prête à plonger, si elle n’était pas si ténébreusement inquiétante…

Elle n’esquisse qu’un sourire en coin supérieur gauche de la toile et s’appelle – peut-être – Mucari, pour Marine Wallon enfin, qui préfère la fondre – et l’enfouir – dans l’onirisme d’une mèche de cheveux et de touches de peinture bleue, ou verte, et on recommence ! Cette quête ne prendra jamais fin, du moins il faut l’espérer. C’est la chasse qui compte, et l’impossible hallali de cette figure qui ne criera pour personne aux abois. Et d’apprécier – voilà ce qu’il nous reste – son effeuillage, ici et là, en mille et une fois, et en mille et une formes. L’entrebâillement plutôt que la révélation, l’investigation des failles, par les artistes, de cette figure qui, pour singer Barthes et Le Plaisir du texte, « scintille entre deux pièces, entre deux bords ; c'est le scintillement même qui séduit ou encore : la mise en scène d'une apparition-disparition ».

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It is a well-known tale, told by Pliny the Elder in his Natural History some two thousand years ago. When the man she loved was preparing to travel far away, the daughter of the potter Dibutades tried to make a lasting image of him by tracing the contours of his shadow with black stone on the walls of her father's workshop. Fear of forgetting features adds to the desire to capture them, to retain/look more closely at them: to define them more precisely, hold on to them for longer.

There is something in this tale that escapes mere quotations: the elusiveness of the face, or figure, combined with an insatiable desire to pin it down, even for a moment, or at least to try. Yet it offers itself up-front: the face is the external form of beings, the surface that separates the inner world from the outside world. "Putting a brave face on it" means strengthening the shell, making it as hard as the bark of oak, maple, apple, pear or lime trees, from which Kong will nevertheless extract it.

The face is a sheath, an envelope, from which to become aware of the contours of the world, and recognize them. The anglicism "figure" in fact makes it, quite literally, a cipher. Such as it is with the brush of Ouattara Watts, whose assembly of figures, even when assisted by an arrow - a symbol that normally guides our reading -, does not fully allow us to understand which way to take it… Liquid, impossible to grip, it may well reject any way of being grasped; the face or figure is a source of fascination. Yet the thousand year-old mysteries and uncertainties with which it is associated still do not discourage artists from adopting it as their subject.

It is "non-finita" in the hands of Denis Castellas who, thanks to considerable reticence on the canvas and protraction of what one guesses to be a body, catches a few bits and pieces while fully assuming the impossibility of total capture. On paper or in clay, it becomes hybrid in the hands of Gautier Ferrero. Ceramic combined with technique decompose and reassemble it, stand it up or make it fall. It is its flight that we manage to capture, in fragments, or beauty spots, left in its path.

In Jean-Michel Alberola's Plumeau, it is liquid but outlined, encircled by a thin but strong red border. It is also a silhouette, even more elusive, as it is, in fact, multiplied by three, and because they flow, in all transparency, over a torn advertisement by Jean Charles Blais, dotted with bright red inserts reducing it to "- x %". Who will know how to seize, and arrest, this identity which constantly escapes? Suddenly, it appears – or almost! On the steps of Montevideo, it waits for someone to discover it. A discreet shadow, in which one might recognize that of Jennifer Douzenel, lapped by little waves of water in which she looks ready to plunge, if she were not so darkly disquieting…

Finally, she gives a shy smile in the upper lefthand corner of the canvas and is - perhaps - called Mucari for Marine Wallon, who prefers to melt - and bury - her in the onirism of a strand of hair and touches of blue or green paint… and off we go again! This quest will never end, at least let's hope not. It's the chase that counts, and the hunter's impossible cry of victory for this figure who calls out for no-one when held at bay. And our appreciation of defoliation – which is all that is left for us –  here and there, a thousand-and-one times, in a thousand-and-one forms. A glimpse rather than revelation, investigation of loopholes, by artists, for this figure who, to quote Barthes and Le Plaisir du Texte, "shimmers between two entities, between two edges; it is this very shimmering that is so alluring, or even: the staging of an appearance-disappearance".